L'éclipse de Soleil du 30 août 1905 à Alcala de Chisvert
Emmanuel DAVOUST Observatoire Midi-Pyrénées
(in : l'Astronomie Vol. 109, p 309-313, novembre 1995)
Les éclipses de Soleil jouent un rôle important dans l'histoire de l'astronomie, car leur observation a permis à l'astrophysique de prendre son essor. Celle du 30 août 1905 a un attrait particulier, parce que la ligne de totalité passe en Espagne et en Algérie, et qu'elle doit durer 3 minutes 45. C'est pourquoi tous les observa-toires français envoient des astronomes pour l'observer. Une centaine d'astronomes amateurs de la Société Astronomique de France se déplacent également, en ordre très dispersé, ainsi que bon nombre de simples curieux, comme Camille Saint-Saëns. Le comte Aymar de la Baume Pluvinel et ses deux jeunes assistants s'installent à Alcala de Chisvert, entre Tarragone et Valence.
Lorsqu'il voit les nuages à l'horizon, à l'aube du 30 août 1905, le comte de la Baume a quelques instants de découragement. Ces nuages vont-ils ruiner tous ses espoirs, rendre inutile tout ce long travail pour préparer l'observation de l'éclipse ? Aurait-il plutôt dû aller en Algérie ou en Tunisie ?
Mais, depuis un mois qu'il est à Alcala, il n'y a pas eu beaucoup de nuages, à part la deuxième semaine, et une seule journée orageuse, le 16. II est vrai que, la veille, le ciel a été couvert une bonne partie de la journée ; mai? le vent, le soir, a redonné espoir. Il finit par se convaincre-que ces nuages doivent être du genre qui se dissipe après le lever du Soleil. Et même si ces nuages persistent, le refroidissement provoqué par l'éclipse peut produire une éclaircie au moment de la totalité. Vingt trois ans d'astro-nomie lui ont appris la patience. C'est au moins sa huitième expédition pour observer une éclipse ; si celle-ci échoue, elle lui aura permis de perfectionner sa logistique. Et il y aura d'autres éclipses, auxquelles il ne dépendra que de lui de participer.
En effet, il faut préciser que le comte Aymar de la Baume Pluvinel est un astronome libre ; il n'est attaché officielle-ment à aucun observatoire, et, depuis 1882, il consacre la plus grande partie de son temps et de ses ressources person-nelles à des travaux de recherche sur le Soleil, la photo-graphie, les planètes et comètes, simplement parce que cela le passionne.
Mais ce n'est pas un "amateur". Accueilli par Jules Janssen à l'Observatoire de Meudon en 1883, il a acquis une solide formation scientifique. L'ensemble de ses travaux lui vaudront d'être élu à l'Académie des Sciences en 1932. Il sera aussi président de la Société Astronomique de France, de 1913 à 1919.
Le choix du lieu pour observer l'éclipse a été facilité par un article de l'astronome espagnol José Landerer, dans le Bulletin de la Société Astronomique de France ; les mérites de différents sites espagnols dans la zone de totalité y sont clairement présentés. Le comte de la Baume connaît bien Landerer pour avoir observé avec lui l'éclipse de Soleil de 1900 ; il lui fait confiance et adopte Alcala, facilement accessible en train. Jules Janssen choisit Alcosebre, sur la côte, à une dizaine de kilomètres d'Alcala.
Voyage de prospection
Les préparatifs commencent sérieusement au mois d'avril 1905, lorsque le comte de la Baume fait un voyage de pros-pection d'une semaine en Espagne. À Valence, José Landerer lui apports tous les renseignements utiles, sur la location de villas et de mobilier ("ne pas se faire mettre dedans comme prix", note-t-il dans son calepin), sur la déclinaison magnétique et la position géographique d'Alcala, sur la construction des piliers pour les instruments. Landerer lui donne aussi d'excellentes lettres de recommandation qui lui facilitent les choses auprès des personnalités d'Alcala.
Il est très bien accueilli au monastère d'Alcala ; on lui montre le jardin où il pourra installer les instruments, l'école où il pourra entreposer les caisses, installer la bibliothèque, les horloges, la chambre noire. Le jardin est entouré d'un mur qui, espère-t-il, mettra les astronomes à l'abri des curieux, individus que le comte trouve envahissants. Les faits et gestes des astronomes les intéressent plus que les mouvements des astres ; de plus, ces curieux s'imaginent que les astronomes ont quelque intelligence avec le ciel et ils supposent qu'étant auprès d'eux, ils verront mieux le phénomène.
Les rustiques cellules du monastère franciscain, un nom de saint au-dessus de chaque porte, conviendront pour ses aides et les astronomes niçois. Le comte et les responsables des deux autres missions, Martial Simonin (Observatoire de Nice) et Nicolas Donitch (Observatoire de Poulkovo) seront logés dans la villa d'une famille espagnole aisée.
Reste le problème de la nourriture. Il en fait part à Landerer : « Si nous nous adressons aux pères, je crains que nous ne soyons très mal servis, et pas à notre goût. Je tiens beaucoup à ce que la nourriture soit bonne, car on aura beaucoup à travailler, et on travaille mieux quand on est bien nourri ».
II se rend également à Alcosebre pour visiter les logements possibles pour Janssen. Le voyage, en tartane, par des chemins défoncés, est des plus pénibles. Sur le chemin du retour en France, il visite le tout nouvel Observatoire Fabre à Barcelone, inauguré juste un an auparavant par le roi.
Le voyage
Pour observer l'éclipse, il emporte une batterie d'instru-ments : deux cœlostats pour la spectroscopie, un théodo-lite pour mesurer avec précision les coordonnées d'Alcala et fixer l'orientation des piliers, un équatorial de 12 mètres de focale pour photographier la couronne solaire avec une chambre photographique pour plaques 40x40 cm. Il emporte aussi des toiles de tente, de l'outillage, des plaques et des châssis, du matériel pour traiter et développer les plaques, un phonographe qui servira d'horloge parlante pendant la durée de l'éclipse, des livres, du linge, le tout dans une vingtaine de caisses.
Le 30 juillet 1905, après une semaine consacrée à emballer soigneusement tout ce matériel, les astronomes partent en train de Paris avec des billets "demi-place" négociés pour ses membres par la Société Astronomique de France. Le comte de la Baume voyage en sleeping par Avignon avec l'astronome russe Donitch. Ses deux assistants, Fernand Baldet (20 ans) et Albert Senouque (23 ans), ainsi que son valet de chambre, Baptiste Longuet, font le voyage en deuxième classe assise ; ils passent par Toulouse où ils ratent l'express de Narbonne.
Le comte de la Baume nous raconte la suite du voyage, à sa manière cursive.
« 31 juillet. Déjeuner à Cette [Sète] où nous trouvons les astronomes de Nice. À Narbonne où nous devions retrouver Senouque, Baldet et Baptiste Longuet, il n'y a personne. À Port-Bou, pas de colis. Nous allons à pied avec Simonin à Cerbère par dessus la montagne. II n'y a pas de route carrossable de Port-Bou à Cerbère. Nous apprenons que les colis viennent de partir pour Port-Bou. Retour à pied à Port-Bou où arrivent Senouque etc. Temps couvert toute la journée. Coucher hôtel détestable. Donitch a continué sur Barcelone.
1 août. À 8 h on s'occupe des bagages. Attendons à la douane les agents. Nous partons tous les trois et Baptiste à midi 40 pour Barcelone où nous arrivons à 8 h. Dîner. La mission de Nice nous rejoint. Temps couvert jusqu'à midi, 1/2 couvert dans l'après-midi. Toute la nuit, en voyage, nous voyons des éclairs à l'horizon. Mais le ciel est presque complètement découvert.
2 août. Arrivée à 4 h 40 du matin à Alcala ».
Un mois à Alcala
Les astronomes sont au travail dès le premier jour. Les trois missions, celle du comte, celle de l'Observatoire de Nice (Martial Simonin, Pierre Colomas et Stéphane Javelle) et celle de l'Observatoire de Poulkovo (Le marquis de Donitch et son assistant, le baron von Pahlen) se partagent le jardin du monastère, qui fait 45x100 m. Détermination du méridien par des observations du Soleil, confirmation par le passage du Soleil au méridien à l'aide du chronomètre des Niçois, mesure de la déclinaison magnétique, détermination de l'emplacement des piliers des télescopes.